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L'ENTRETIEN COENOVE : Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé Pierre

Mercredi, Mai 23, 2018
Manuel Domergue

 

 

 

Manuel Domergue, pouvez-vous nous rappeler les déterminants de la précarité énergétique et son évolution en France ses dernières années ?

 

MD : La précarité énergétique est définie dans la loi comme une difficulté particulière à se chauffer, qui peut prendre deux formes essentielles :

  • Un taux d’effort énergétique excessif, équivalent à l’utilisation de plus de 10 % de son revenu pour se chauffer
  • La sensation de froid chez soi, due à une mauvaise isolation du logement, à une mauvaise performance du chauffage, ou à des raisons économiques ne permettant pas aux ménages de se chauffer convenablement

 

Depuis plusieurs décennies, ce thème monte en puissance. Il se manifeste par une prise de conscience générale, positive, de l’importance sanitaire de ce sujet et du problème de qualité des bâtiments qu’il pose. En revanche, nous ne pouvons que nous inquiéter d’avoir vu la part des ménages déclarant avoir froid augmenter de 75 % entre 1996 et 2013, passant de 11 à 19 % de la population. Cette hausse de la précarité énergétique est due en grande partie à des raisons économiques. Sur la période 2006-2013, 44 % de précaires énergétiques supplémentaires déclarent qu’ils ont volontairement éteint le chauffage pour faire des économies. C’est la conséquence de la crise économique et de la hausse des prix de l’énergie sur cette période. Mais ce n’est pas qu’un problème de sensation de froid…

Des études anglo-saxonnes ont montré que des maladies physiques (respiratoires, cutanées) ou psychologiques (dépressions, anxiété) étaient causées par la précarité énergétique. Ces observations se vérifient en particulier chez les jeunes enfants avec la prévalence de l’asthme. Une enquête économétrique de l’OFCE a montré récemment que, toutes choses étant égales par ailleurs, les personnes ayant des difficultés à chauffer leur logement déclaraient 50 % plus souvent un problème de santé. Nous sommes donc sur des déterminants sociaux fondamentaux, mais peu abordés. Ces études nous incitent à agir vite et montrent que nous pouvons réaliser des économies sur les dépenses de soin en rénovant les passoires énergétiques.

 

Vous croyez donc fortement à la rénovation énergétique comme solution pour enrayer la précarité thermique ?

 

MD : Dans le cadre de la trajectoire de neutralité carbone voulue par la France, nous n’avons pas d’autres choix que d’engager des actions massives de rénovation énergétique sur l’ensemble des segments, au premier lieu desquels les passoires thermiques. 

Le chiffre devenu consensuel est celui de 500 000 rénovations de logement par an. Il faisait partie de la loi de transition énergétique du précédent quinquennat et il est repris par le gouvernement actuel. Il n’est, cependant, pas toujours cohérent avec d’autres objectifs. Dans la loi de transition énergétique, nous souhaitons, par exemple, rénover les 7 millions de passoires énergétiques d’ici à 2025, ce qui n’est pas réaliste et cohérent avec les 500 000 rénovations par an. Nous créons une ambiguïté dans l’ambition à déployer. Je préfère fixer des objectifs réalistes et ambitieux, plutôt que trop ambitieux ou flous. Avoir un cap clair est un enjeu fondamental.

A cet effet, le programme Habiter mieux a fait ses preuves. Un rapport de la Cour des comptes a montré que les dépenses publiques engagées fonctionnaient ; 90 % des ménages interrogés confirment que sans Habiter mieux, ils n’auraient pas rénové. Mais ce programme a aussi ses limites. En effet, 45 % des logements rénovés par Habiter mieux n’étaient pas des passoires thermiques à l’origine. Parallèlement à cela, certaines passoires rénovées sont toujours des passoires. Donc si l’on veut 500 000 passoires énergétiques en moins, il faut engager plus de 500 000 rénovations. En fait, la question est essentiellement financière. Le cabinet Sia Partners a montré qu’on pouvait rénover toutes les passoires énergétiques avec des investissements rentabilisés en 26 ans pour l’État conjuguant des économies ou des rentrées fiscales. Il faut, certes, d’abord investir, mais l’État pourra récupérer 800 millions d’économies de santé, et créer 125 000 équivalents temps plein.

 

Quelles mesures concrètes portez-vous au sein de la Fondation Abbé Pierre pour débloquer ce marché de la rénovation ?

 

MD : Déjà sur le logement en généra, la Fondation milite pour une loi de programmation pluriannuelle. La loi de cohésion sociale de Jean-Louis Borloo en est un exemple. Il s’agit d’un engagement politique, symbolique, mais indispensable pour donner de la visibilité et de la confiance aux acteurs.

Pour améliorer la lisibilité, il me semble qu’un guichet unique serait aussi très favorable/ Aujourd’hui, nous avons trop de dispositifs différents qui peuvent tuer les projets en germe de rénovation énergétique car ils perdent les ménages dans les démarches. Disposer d’un guichet le plus vaste possible ‑ une sorte de maison de l’habitat ‑, qui ne soit pas uniquement spécialisé dans la rénovation énergétique peut avoir des effets intéressants.

Nous avons aussi besoin d’un grand plan de communication du gouvernement sur ce sujet. Les acteurs ne sont pas suffisamment au courant. Nombre d’aides existent déjà, mais ne sont pas communiquées. Le gouvernement doit le prévoir dans le budget.

Le chèque énergie peut aider à aller chercher des personnes mal renseignées à faible revenu. Nul doute que la majorité des ménages s’en serviront. Pendant la campagne, nous avions également vu passer la promesse ambitieuse de l’audit énergétique gratuit, qui n’est malheureusement plus au programme. Cette promesse pourrait également faire connaître les aides. Aujourd’hui, cet audit est remboursable à 30 % l’année suivante par le CITE. À ce sujet, transformer le CITE, qui est un crédit d’impôt, en prime augmenterait la visibilité. Une crainte néanmoins : que cette prime soit soumise à des arbitrages budgétaires de court terme. Un crédit d’impôt est une dette à droit ouvert. S’il est transformé en prime, il faut que cette prime soit garantie et ne change pas. Sur le CITE, subsistent donc des incertitudes budgétaires à supprimer.

 

Pour conclure, quel est votre premier sentiment à la lecture du plan national de rénovation énergétique des bâtiments qui vient d’être présenté par le Ministre Hulot lors d’un déplacement à Angers ?

 

MD : Nicolas Hulot annonçait avec ce plan le 24 novembre des moyens inédits aux Français pour rénover leurs logements avec une attention particulière pour les ménages modestes. Si des moyens sont pérennisés notamment pour le programme Habiter Mieux, le plan ne prévoit en réalité aucun financement supplémentaire d’envergure. Le volume des aides et facilitation de financement est d’environ 15 milliards d’euros sur cinq pour le logement privé. Ce volume étant le même que lors du quinquennat précédent des résultats similaires sont d’ores et déjà prévisibles. L’ambition affichée par le président candidat concernant l’éradication des passoires thermiques s’est in fine évaporée durant l’année écoulée. Le plan est donc très insuffisant au regard de la situation de précarité énergétique que vivent de nombreux ménages. A ce jour, nous n’y voyons pas d’engagement politique fort, ni la mise en synergie des moyens pourtant indispensables à la rénovation énergétique des logements. Le travail de conviction va donc devoir continuer, notamment au sein de l’Initiative Rénovons dont nous sommes membre fondateur et qui constitue un bel outil collégial de portage d’idées dans la rénovation énergétique.