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Tribune de Bernard Aulagne - Transition versus Désinformation

01 / 10 / 2019
La transition énergétique doit-elle passer par autant de désinformation ?

Depuis plusieurs semaines fleurissent dans différents supports des prises de position vantant le rôle que doit jouer l’électricité dans la transition énergétique et fustigeant le sort qui lui serait actuellement réservé. Une stratégie de communication intensive qui s’apparente plus à un tir nourri d’artillerie qu’à une approche constructive du sujet.
 

Il est temps de rectifier certaines choses, l’affirmation sans preuves, voire la fausse information ayant pris le pas sur l’argumentation éclairante qui devrait prévaloir quand on aborde la politique énergétique de notre pays.
 

La transition énergétique, mais aussi sociétale, est un enjeu complexe et décisif pour notre avenir … il ne peut être abordé que par une approche fondée sur l’efficacité énergétique, la pluralité des énergies, le verdissement de chacune d’entre elles, la prise en compte de toutes les externalités, les efforts et la contribution de chaque filière à l’objectif commun. C’est en tout cas la conviction de l’association Coénove que j’ai l’honneur de présider depuis sa création.
 

Personne ne met en doute la place que jouera l’électricité dans cette transition ; la vraie question est : toute seule, dans la lignée de sa posture impérialiste historique ou en acceptant de faire la place à d’autres qui poursuivent le même objectif et sont animés de la même foi dans la décarbonation de l’économie …
 

Au premier rang des accusés, le Coefficient d’Energie Primaire, accusé tout bonnement d’exclure l’électricité de la construction neuve et d’empêcher la France d’atteindre ses objectifs de lutte contre le dérèglement climatique… Mieux même, dans une posture systématique de victimisation, « on » s’acharnerait sur l’électricité, puisque c’est la seule énergie à laquelle s’applique ce coefficient.
 

Signalons tout de suite que ce coefficient appliqué dans la RT 2012 n’empêche nullement la pompe à chaleur de connaître un développement spectaculaire dans le secteur de la maison individuelle (plus de 60% du marché) ! Discrimination vous disiez ? Quant à la place du gaz dans le collectif, elle est avant tout à rechercher dans le coût et la mise en œuvre des PAC (individuelle ou collective) en immeuble.
 

La virulence des arguments n’est pas un gage de véracité. Rappelons quelques notions fondamentales : il est ahurissant d’écrire que l’énergie primaire n’a pas de signification intrinsèque, elle est le seul indicateur qui traduit les impacts sur notre planète des prélèvements de ressources naturelles et permet de comparer la responsabilité des énergies entre elles. L’Europe ne s’y est d’ailleurs pas trompée et a confirmé l’énergie primaire comme seul mode d’expression des objectifs pour apprécier la performance énergétique des bâtiments.
Le problème est que l’électricité n’est pas une énergie primaire et, n’en déplaise aux adorateurs de la fée électricité, est obtenue en transformant des ressources extrêmement variées : charbon, pétrole, gaz, uranium, eau, soleil, vent … et que cette transformation se traduit par une chaine de rendements énergétiques pour passer de la ressource primaire, épuisable ou renouvelable à l’utilisation finale. C’est le coefficient d’énergie primaire qui permet de remonter à la quantité des prélèvements faits sur les ressources épuisables de la planète, car la notion clé du raisonnement est le caractère épuisable : l’énergie primaire ne concerne pas que les énergies fossiles, elle inclut également l’uranium utilisé pour l’industrie nucléaire, dont les réserves sont elles aussi limitées et posent les mêmes questions géopolitiques compte tenu des pays fournisseurs (Australie, mais aussi Russie et Kazakhstan) que les énergies fossiles.

Ranger dans la même catégorie le nucléaire, l’hydraulique et les énergies renouvelables relève donc de la tromperie … l’uranium étant une ressource épuisable, il est tout à fait normal de l’intégrer dans le calcul du coefficient d’énergie primaire de l’électricité !
 

Et nous en arrivons maintenant à la valeur de ce coefficient, ce fameux 2,58 dont je concède qu’il repose sur des conventions et qu’il date quelque peu. En fait, son mode de calcul (élaboré par l’Agence Internationale de l’Energie) s’appuie sur une production électrique à partir de centrales thermiques à flamme (charbon, fioul, gaz) avec un rendement moyen conventionnel de 38,7% . Cela conduit au coefficient de 2,58 à appliquer : 1/38,7% = 2,58 ! Or, le parc de production électrique est désormais, comme chacun sait, très majoritairement nucléaire et qu’une centrale nucléaire a un rendement inférieur à une centrale thermique à flamme (de l’ordre de 33%), car, pour des raisons bien compréhensibles de sécurité, les niveaux de température dans le circuit primaire sont moins élevés dans une centrale nucléaire, ce qui dégrade le rendement.
 

Quelle serait donc la « bonne » valeur de ce coefficient ? L’Administration a publié en avril 2019 le graphe édifiant ci-dessous qui retrace son évolution en France depuis plusieurs années …

 

Pour 2019, on arrive à … 2,74, après être passé par 3 en 2010 et 2,8 en 2015, ce qui signifie que, contrairement aux cris d’orfraie de certains, le chiffre de 2,58 favorise l’électricité depuis plusieurs années et nécessiterait un rehaussement. Les faits allant à l’encontre d’une volonté d’électrification massive immédiate du logement neuf, on nous propose d’aller chercher un mix électrique hypothétique 2035… pour adopter un nouveau coefficient à 2,1 dès la RE2020 ! Du jamais vu quand on connait la capacité de la France à respecter ses engagements de réduction du nucléaire. Revoir le coefficient d’énergie primaire pour tenir compte de la montée en puissance des énergies renouvelables dans le mix électrique, oui… mais en adoptant la méthodologie retenue par l’Europe : calculs effectués sur le mix 2020 et révision tous les quatre ans.
 

Il est ainsi regrettable que les échanges et les débats autour de la transition énergétique et la future réglementation dans le bâtiment neuf, la RE 2020, s’appuient sur de telles allégations et fausses informations : l’urgence climatique est un sujet trop sérieux pour nos concitoyens et notre planète pour qu’on la réduise à un simple argument politique visant à évincer ses concurrents au premier rang desquels le gaz dont le verdissement est une réalité chaque jour plus affirmée.