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L'ENTRETIEN COENOVE : Gaëtan Brisepierre, sociologue

Mardi, Décembre 4, 2018

 

Gaëtan Brisepierre, vous êtes sociologue indépendant et axez vos recherches depuis plusieurs années sur les usages et les comportements dans les bâtiments. Peut-on dire que les habitudes et attentes des Français ont évolué ces dernières années par rapport à leur logement ?

 

Le logement est par définition le lieu des habitudes ; toutes les pratiques dans le logement ont une dimension routinière. C’est un principe d’économie cognitive qui nous engage dans des gestes automatiques, comme actionner un interrupteur pour allumer la lumière, qui créent aussi une inertie au changement.

Sur les questions de transition énergétique dans le logement, les médias font ressortir une situation d’urgence qui se traduit dans une injonction politique à un changement rapide au travers de la rénovation énergétique et de l’évolution des habitudes. Ce que je vois toutefois au travers des enquêtes que je peux mener, c’est une certaine inertie du changement social. Il y a donc un paradoxe entre le discours d’urgence politique et les pratiques dans le logement liées à la routine mais également aux jeux des acteurs du bâtiment.

 

 

Rassurez-nous, il y a tout de même bien des aspects positifs ?

 

Bien sûr ! Le plus significatif est surement l’approche des pouvoirs publics qui a grandement évoluée depuis le Grenelle. On note une meilleure prise en compte des attentes et des réalités sociales qui sont derrière. La montée en puissance de la précarité énergétique dans le débat public en est un bon exemple ; le sujet de la rénovation est enfin appréhendé par le prisme des inégalités sociales et non exclusivement par la technique.

Cela est aussi visible au travers de la campagne #FAIRE (Faciliter, Accompagner, Informer pour la Rénovation Energétique) où les pouvoirs publics ont changé de discours. Du ‘faisons vite, ca chauffe’ en passant par ‘j’économise, j’écorénove’, la nouvelle campagne FAIRE s’appuie désormais sur la notion de confort.  Cela fait 15 ans que cette dimension  a été mise en avant par les sociologues, pas seulement pour le confort physique mais aussi pour la sécurisation amenée par le logement économe.

Avec la mise en place du service public de la rénovation énergétique, on veut véritablement passer d’une mission de sensibilisation à un accompagnement pour cheminer avec le ménage. Mais il n’est pas si facile de proposer cet accompagnement… N’oublions pas qu’une façon de désigner le logement est le ‘chez soi’. Il y a une dimension d’intimité, on ne rentre pas facilement chez les gens et on ne dicte pas aux gens ce qu’ils ont à faire chez eux. Sur un plan plus sociologique et historique, l’intervention publique dans le logement est quelquechose qui a longtemps été cantonnée au logement social, puis aux copropriétés dégradées. Si les choses évoluent, ce n’est ni naturel ni évident d’intervenir dans le logement privé.

 

 

De fait, sommes-nous toujours dans un rapport ambivalent par rapport à la rénovation énergétique qui tient dans cette conscience qu’il faut y aller mais sans pour autant franchir le cap ?

 

Je pense qu’il est important de prendre conscience que le sujet de la rénovation énergétique existe dans les têtes des expert mais qu’il n’existe pas dans celles des français. Cela amène donc à reformuler le problème différemment et à penser avant tout la rénovation énergétique au travers de l’embarquement des travaux en visant la performance énergétique. Si on adresse l’ensemble des ménages français, on manque donc la cible. Par contre, sur un public qui a une intention de faire des travaux, la chance de toucher la cible est d’autant augmentée.

C’est le principe même des ExpéRENOS, initiées par l’Ademe et le Plan Bâtiment Durable. L’idée est de sortir des études classiques pour expérimenter sur le terrain ces nouvelles idées avec des porteurs de projets qui sont souvent des acteurs publics de la rénovation énergétique et d’embarquer la performance pour massifier la rénovation. Un exemple d’intérêt est celui de la démarche engagée avec les agents immobiliers,  le moment de l’acquisition du logement étant propice à la réalisation de travaux. Encore faut-il que les acquéreurs aient été sensibilisés et qu’il reste du budget pour les travaux… Il y a un enjeu fort d’information et de formation des agents immobiliers, le souhait étant de créer une relation de collaboration entre les services publics locaux et les acteurs de l’immobilier du territoire pour expérimenter de nouveaux outils.

 

En parlant de nouveaux outils, l’autorénovation ne peut-elle pas être un levier ?

 

Pendant longtemps, l’autorénovation a été ignorée alors qu’elle représente entre un tiers et 40% des travaux réalisés dans les logements. On a ignoré, exclu ce segment énorme de marché, dans la communication mais également dans les aides alors que c’est une réalité sociale. Quand on étudie de près les chantiers d’autorénovation, les professionnels ne sont pas absents mais présents différemment, notamment en tant qu’accompagnateur, le particulier peut aussi devenir l’ouvrier du professionnel... Il y a là un formidable terrain d’expérimentation. Les pouvoirs publics réfléchissent à comment amener les travaux en autorénovation vers la performance énergétique. Cela passe notamment par un travail avec les grandes surfaces de bricolage. L’intérêt de l’auto-réhabilitation est de s’adresser à une cible qui est déjà engagée dans une démarche de travaux ; le challenge est de les amener à intégrer la performance.

 

 

Vous avez récemment collaboré à une étude pour le compte de l’Ademe sur le transfert domicile - travail de pratiques environnementales. Qu’en est-il et concerne t’elle également le logement ?

 

La première étape de cette étude consistait déjà à s’assurer que ces pratiques existent bel et bien. Et la réponse est oui, il y a des praticiens de l’écologie, des « transféreurs » dans le tertiaire à l’image des « leaders énergétiques » dans les copropriétés. Une grande partie de la transition énergétique repose sur le fait que des individus convaincus de la nécessité d’agir, travaillent à mettre en place ces changements dans leur périmètre de vie. Ces ‘transféreurs’, comme il a été choisi de les nommer, sont soit des militants à la maison et qui essaient d’implémenter les bonnes pratiques domestiques dans un cadre professionnel ou des professionnels du développement durable qui essaient de changer les pratiques au domicile. On constate véritablement une perméabilité entre la sphère professionnelle et privée.

Toutefois, le logement est le secteur le plus compliqué sur lequel agir pour ces transféreurs. Il peut en effet exister des résistances familiales et la gouvernance des logements est souvent un frein supplémentaire (HLM, copropriétés). Si l’essentiel des transferts se fait du domicile vers le travail, pour l’énergie et le logement, c’est le sens inverse qui prévaut ; les professionnels vont expérimenter leur prescription professionnelle (animation FAIRE, plateforme rénovation…) dans leur domicile. Le fait d’expérimenter à titre personnel va renforcer la posture professionnelle et le sentiment de légitimité dans l’exercice de la mission au quotidien.

 

 

Finalement, ne pensez-vous pas que dans les années à venir, les réflexions énergétiques devront dépasser la seule échelle du logement/bâtiment pour s’ouvrir sur le quartier et prendre en compte du dimension plus globale qui est celle du lieu de vie ?

 

La transition énergétique dépasse déjà le simple cadre du logement. Sur la rénovation énergétique des copropriétés par exemple, l’effet de voisinage est très présent. L’impact de 2 ou 3 échafaudages dans le quartier est bien plus fort qu’une campagne de sensibilisation ! En sociologie, l’effet d’imitation est connu depuis le 19ème siècle avec Gabriel Tarde : il s’applique également pour la rénovation où le rôle du quartier est déjà à l’œuvre. On voudrait nous faire croire qu’on va faire émerger le rôle du quartier par la technique, par l’avènement du smart grid… mais les phénomènes sont déjà en place, il faut juste savoir les regarder et la technique pourra par contre peut être aider à les accélérer.

Les innovations liées au développement durable dans l’habitat amènent aux acteurs un besoin accru de mise en relation. Rénover un immeuble, ce n’est pas seulement repenser son isolation mais également prendre en compte les nouvelles pratiques et attentes telles que la création d’un local vélo ou encore la végétalisation… Pour ce faire, je suis convaincu que les collectivités locales ont un rôle essentiel à jouer pour outiller les nouveaux acteurs de la transition énergétique que nous pouvons tous être. Le temps est révolu pour la collectivité de définir une politique de développement durable sur le papier et de l’imposer à ses administrés. La collectivité doit être à l’écoute des acteurs qui font la transition et les accompagner. Il ressort beaucoup de la mutualisation : la démarche des familles à énergie positives crée de nouvelles connexions ; le zéro déchet et les recycleries n’ont jamais eu autant de succès. Mais il faut une organisation territoriale autour de cela, ce qui pose la question des élus locaux qui doivent se mobiliser davantage sur ces sujets.

En effet, je reste persuadé du rôle central que les collectivités doivent tenir, tant pour mobiliser en associant des nouveaux acteurs à la transition que pour organiser localement cette transition qui passe par des changements sociaux, organisationnels, mais également humains…

 

 

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Crédit photo Tangi Le Bigot